C'est la fête
QUEL EST LA NATURE DES RAPPORTS QU’INDUISENT ET IMPOSENT DON ET DETTE ENTRE LES GÉNÉRATIONS ?
Une envie de faire table rase de tout ce qu’on a accepté par le passé.
Une envie de faire table rase de tout ce qu’on a accepté par le passé.
Le texte retrace l’histoire de Denys et de sa mère, Elie. Tout commence par l’annonce d’une fête familiale organisée autour du grand-père, ancien boucher, désormais malade. Cette invitation réveille chez Elie un passé traumatique, marquée par une violence familiale sourde, une enfance sans légéreté ni fêtes, dominée par l’autorité paternelle, le travail forcé, les banquets sans joie, puis la mort de sa mère et l’arrivée de Réjane, infirmière devenue compagne de son père. Elie porte le poids d’abus, de non-dits et d’une trahison intime que sa famille nie. Mère célibataire, elle lutte pour protéger Denys de cet héritage toxique. La fête devient alors un lieu de confrontation finale. Denys, observateur lucide et précoce, affronte symboliquement son grand-père et refuse d’hériter de sa violence. Cette réunion marque moins un adieu qu’une tentative de libération.
Ce projet naît d’une phrase entendue par Magali lors d’un atelier mené avec des élèves en formation professionnelle : « Je me sens redevable, j’ai une dette envers mes parents. » Cette formulation, répétée, révèle une conception profondément ancrée des relations familiales comme rapports de créanciers et de débiteurs. Comme si engendrer revenait à investir, aimer à compter, transmettre à exiger un retour. Comme si l’amour était conditionné à la réussite et au remboursement. À partir de ce constat, elle a engagé une recherche au long cours autour de la notion de dette — économique, morale, affective — à travers des entretiens avec des professionnel·les de la finance, du soin, du social, de la recherche, mais aussi avec des parents et des adolescent·es. Partout, la dette apparaît comme un principe organisateur du lien, traversant jusqu’aux zones les plus intimes des existences.
La pièce s’inscrit dans ce questionnement. À travers l’histoire d’Elie et de son fils Denys, elle met en scène les effets délétères d’une transmission fondée sur l’obligation, le silence et la culpabilité. La figure du père, patriarche vieillissant, fait écho au Roi Lear de Shakespeare : un homme qui confond don, pouvoir et amour, et dont la transmission devient une épreuve de loyauté.
Le repas de famille, la fête, l’héritage annoncé deviennent alors des lieux de révélation et de violence. En convoquant Lear comme palimpseste, la pièce interroge ce que la dette fait aux corps, aux filiations et aux générations, et tente d’ouvrir un espace où se penser autrement que sous le régime du dû.
Diplômé de l’Insas en 2010, Thibaut Wenger (1985) a déjà mis en scène deux fois Tchekhov (La Cerisaie, au Théâtre Varia, et Platonov, au Théâtre Océan Nord), mais aussi Ibsen, Marivaux, Büchner, Müller, Labiche, Koltès, Kleist… Une indéniable passion pour le répertoire. « Si j’en avais la possibilité, j’en ferais matin, midi et soir », sourit le fondateur de la compagnie Premiers Actes, qu’il codirige avec Nina Blanc. Depuis les Vosges alsaciennes, la compagnie inscrit aussi son travail « in situ », en travaillant avec des amateur·ices notamment en situation de handicap mental, pour des spectacles donnés au grand air, en forêt.
À l’écoute des failles intimes et collectives, Magali Mougel (1982) écrit là où le théâtre rencontre les fractures du réel. Lauréate du Grand Prix de littérature dramatique 2024 pour « Lichen », distinction majeure en France, elle revendique une poésie dramatique attentive aux existences déplacées, précaires ou assignées. « Lorsqu’on ne trouve pas sa place dans le monde tel qu’il est, on essaie de trouver des outils », confie-t-elle. L’écriture est pour elle l’un d’eux. Ses textes, traversés par les violences sociales autant que par des élans d’émancipation, cherchent à « faire émerger de la conscience politique ».
Écriture Magali Mougel Mise en scène Thibaut Wenger Jeu Philippe Annoni, Nina Blanc, Lena Dia, Thierry Hellin, Geneviève Pasquier, Martin Villemonteix, Joséphine de Weck